Flics contre gilets jaunes : Fight of the Century

Je ne sais pas si vous êtes au courant les amis mais moi s’il y a une chose que j’aime par dessus tout, c’est bien la boxe. Ouais, moi le noble art c’est mon truc. C’est un mélange d’élégance et de sauvagerie, ce sont les affrontements mythiques à la télévision, c’est Mohammed Ali terrassant Georges Foreman à Kinshasa, ce sont les combats un peu cradingues dans des salles interlopes avec la foule qui vocifère, délirante, pour encourager les champions.

Mohammed Ali apostrophe un connard

Non content de regarder la boxe, je ne vous cacherai pas que je la pratique, et plutôt à un bon niveau d’ailleurs. Sur le ring on m’appelait « La libellule », rapport à mon poids plume et à mon élégance lorsque je vibrionnais autour de mon adversaire ; esquivant les coups avec grâce, je faisais du ring une piste de danse, j’étourdissais mon adversaire, je tournoyais autour de lui, rapide et brillant comme du vif-argent, insaisissable, partout et nulle part à la fois, l’épuisant avant de lui donner le coup de grâce – je me rappelle même d’une tournée triomphale au Mexique où j’avais gagné le surnom honorifique de « El Mosquito », le moustique.
En dehors du ring, on m’appelait Gueule d’Ange, rapport à mon physique avantageux, ou même l’Edelweiss – ce surnom m’avait été originellement attribué par une journaliste fougueuse et sensuelle avec laquelle j’avais partagé quelques nuits torrides, et qui m’appelait ainsi parce que, selon elle,  il émanait toujours de moi comme une aura de grâce et de pureté, de fraicheur inaltérable, même après cet incroyable combat que je menai (et gagnai) contre le Cosaque de Petrograd, un colosse russe qui mesurait deux mètres, pesait cent-trente kilos – que du muscle -, et dont la légende disait que ses muscles avaient été modélisés informatiquement pour créer un cyborg tueur indestructible au service de l’URSS. Une chose était sûre en tout cas, c’est qu’il avait remporté tous ses combats par K-O sans jamais dépasser le deuxième round. Autant vous dire que la cote contre moi était monstrueuse, quinze contre un, et pourtant c’est bien moi qui gagnai, par K-O, au terme d’un douzième et ultime round d’anthologie. Après ce combat titanesque, j’avais accordé une interview à cette journaliste, puis je l’avais emmenée dans le restaurant le plus chic de la ville, avec orchestre tzigane et caviar (avec les gains que j’avais ramassés durant cette seule soirée je pouvais largement me le permettre, et pourtant je donnais quatre-vingts pourcents de mes gains à des organisations caritatives), avant de la conduire dans la suite la plus chère de la ville. Nous avions fait l’amour toute la nuit, sans interruption ou presque – juste le temps pour elle de reprendre son souffle entre trois orgasmes -, contemplant la vue qui s’offrait à nous, lascive, comme nous nous offrions l’un à l’autre, et il nous semblait que la ville vibrait au rythme de nos ébats, ses convulsions rejoignant les nôtres dans une sorte d’extase cosmique, universelle, destinée à entrer dans la légende des siècles.
Enfin bref, je ne suis pas là pour parler de mes exploits passés (à ceux qui sont intéressés par la boxe et moi, je renvoie vers l’excellente biographie qui m’a été consacrée, La boxe ou la vie, Boxing to Live en langue originale. Je crois même que l’auteur a reçu le prix Pulitzer pour ce bouquin. En tout cas il fourmille de personnages et d’anecdotes passionnantes pour tous ceux qui veulent approcher d’un peu plus près ce monde magique qu’est la boxe, et qui veulent croiser la route des nombreuses stars qui gravitaient autour de moi).
Ce qui est fait est fait, je n’ai rien à regretter, et surtout je ne suis pas là pour parler de ma vie. Ce que je veux dire, c’est que ce n’est pas un hasard si on appelle la boxe le « noble art » ; oui, on se met des chicores dans la tête, oui, c’est un bouillonnement de testostérone qui ne s’arrête que lorsque l’adversaire est à terre, demandant grâce, mais il y a toujours, toujours, du respect mutuel, de l’amour fraternel, qui récompense toutes ces heures à frapper dans un sac, ces années passées à travailler son jeu de jambe, ces milliers de coups esquivés, encaissés parfois, toujours rendus, ces milliers de litres de sueur répandus, et pour quoi ? Pour proclamer la beauté du corps en exercice, ces muscles qui se tendent et se détendent, et ces regards, mon Dieu, ces regards, portant en eux toute la mémoire du monde. Ainsi la boxe est avant tout une ode à la vie, et à la beauté de la fraternité humaine.
Aussi je dois dire que je ne suis pas très content. Vraiment pas content. Parce que ces derniers temps il y a des personnes qui se donnent en spectacle en ne respectant absolument pas l’esprit de la boxe. Alors à un moment c’est un gilet jaune, hop, comme ça, qui se la joue justicier sur un pont à Paris en taquinant des flics, à un autre moment c’est un poulet qui donne des coups à un type sans défense, comme ça, gratuitement, ça devient n’importe quoi (après, en tant que boxeur et théoricien marxiste, je dois avouer que notre ami gilet jaune au moins il a du panache, il est mode vengeur, genre « Cyrano de Bergerac contre l’oppression du Grand Capital », et ça c’est rigolo. Mais quand même, c’est pas bien de faire ce qu’il fait).

 

Alors on va me rétorquer que la boxe c’est un exutoire, et que c’est justement ce qui s’est passé. Oui mais là ça devient n’importe quoi. Quand ce n’est pas réalisé dans un cadre déterminé et prévu à l’avance, ce n’est plus de la boxe mais du combat de rue ; ce n’est plus une activité de gentlemen mais une rixe de voyou, et c’est la porte ouverte à l’escalade de la violence. Les gens s’énervent, les flics se font humilier alors ils commencent à accumuler du ressentiment, ils tapent encore plus fort, les gens se re-énervent, ils deviennent tout rouges – bon ça c’est surtout dû aux grenades lacrymogènes, faut être honnête -, ils pénètrent dans des ministères, et après ces baltringues du gouvernement en profitent pour  prendre des mesures qui vont bientôt faire passer l’inscription de l’état d’urgence dans l’ordinaire législatif pour un modèle d’équilibre et de respect des libertés publiques… On ne s’en sort pas. Et de surcroit on donne une image de nous absolument pitoyable : je vous dis pas ce que les amateurs de boxe dans le monde entier vont penser de nous : « Ma chérie, regarde-moi ces français qui dévoient complètement l’esprit de la boxe, ils ne respectent vraiment rien, puisque c’est comme ça on annule nos vacances à Paris et on va à Barcelone assister à la défaite de Manuel Valls ». Et hop, envolées les recettes dues au tourisme, au revoir les petits sous-sous.

 

La situation semble ne pas connaitre d’issue. Au plus haut niveau, on s’inquiète. Dans la rue, dans les foyers, on se déchire, on se radicalise. La fracture semble béante entre les trous du cul d’en haut et les couillons d’en bas.
Vous voyez, la vie c’est un peu comme un condensateur : l’énergie s’accumule, s’accumule, mais au bout d’un moment il faut bien la restituer en respectant certaines règles. Sinon qu’est-ce qui s’passe ? Hé ben ça pète.  Boum. Et là bonjour les dégâts. Alors quand c’est un petit condensateur, ça va, ça fait une petite étincelle et au pire ça fond, mais quand c’est à l’échelle d’un pays entier, là ça devient vraiment problématique. Ainsi rôde, un rictus affreux tordant son visage, le spectre de la guerre civile.

Heureusement, la société Herbert Berger Audit Conseil Relations Publiques, que j’ai fondée avec l’argent qu’il me restait de ma carrière de boxeur, a la solution clef en main pour résoudre le problème. C’est à la fois simple et génial, comme l’immense majorité des solutions que je propose.
Clairement les gens ont l’air un peu stressés, à cran en ce moment, et j’ai comme l’impression qu’un simple massage des trapèzes ne suffira pas. Il y a comme une demande d’exutoire, j’irais même jusqu’à dire de catharsis.
Aussi je propose de louer le Stade de France et d’organiser un grand combat de boxe entre les flics et les gilets jaunes. Ça aurait de la gueule non ? Avouez-le. « Oui j’avoue c’est génial ». Merci.
Alors paf on remplit le Stade de France, on balance du Johnny à fond et on fout un ring au milieu et bim les deux équipes s’affrontent sur un nombre de matchs donnés – pour les détails on verra plus tard – et on retransmet ça en mondovision en direct sur la planète entière et on appellera ça « Cops vs Yellow Jackets : Fight of the Century » (là j’entends déjà les objections des relous en mode vieux birbes de l’Académie française « Ouin ouin mais pourquoi on donne un nom en anglais, y en a marre, il faut défendre la francophonie, ouin ouin, si Bernard Pivot voyait ça il  se retournerait dans sa tombe, ouin ouin » ; mais alors si on veut s’exporter à l’international faut bien causer anglais, si on appelle ça « Flics contre Gilets Jaunes » on aura trois consanguins du Nord qui regarderont ça sur W9 entre deux séances de tuning, ça marchera pas, il faut un truc qui ronfle, qui claque, et puis j’ai pas envie de ressembler aux québécois qui appellent un snow-board une « planche de neige » et qui n’ont aucune crédibilité à l’international).
Et là voilà les types ils se mettront des pains dans la tronche, mais dans un bel esprit, avec des paillettes et tout, et les spectateurs eh ben ils supporteront leurs champions mais après le combat ce sera une belle occasion de se faire une troisième mi-temps avec les gars d’en face et tout le monde se mettra à se parler, apprendra à se découvrir et à se connaitre, pour finalement se rendre compte que l’ennemi commun, c’est Emmanuel Macron, point barre.
Quant aux fighters, au bout du compte ils se mettraient à communiquer, à se découvrir, en toute camaraderie, parce qu’il n’y a rien de tel que quelques claques dans la tronche dans un contexte légalisé et institutionnalisé pour faire naître des liens et, surtout, du respect. Regardez le rugby : ça se taquine sur le terrain, mais après ça se fait une petite haie d’honneur, ça se serre la main, et ça rentre aux vestiaires faire une troisième mi-temps de derrière les fagots. Certains esprits chagrins ne pourront s’empêcher d’ergoter et feront valoir le risque que ça dérape en bagarre générale, mais honnêtement j’ai rarement vu de match de rugby se terminer en bagarre générale, donc à mon avis le risque est minime et surtout insignifiant au regard des nombreux avantages de la solution que je viens d’exposer.

En plus, si ça fonctionne, on pourra faire des variantes : Cops vs Yellow Jackets : Gladiator, Cops vs Yellow Jackets : Interville, Cops vs Yellow Jacket : Mad Max, avec des motards et tout, pour surfer sur la thématique de la raréfaction des ressources en hydrocarbures. Alors on perd un peu l’esprit noble art de la boxe, je vous le concède volontiers, mais on dispose de possibilités infinies qui devraient nous permettre d’organiser une grande tournée mondiale, ce qui serait très utile pour redonner du prestige à la France, parce que là on enfonce Hollywood, et faire entrer du pognon dans les caisses (et arrêtez de dire qu’il suffirait de taxer les plus riches, ça ne fonctionne pas comme ça).

Par conséquent, je vais lancer très bientôt une cagnotte sur internet pour réserver le stade de France, et j’espère que vous serez au rendez-vous les amis !

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