Moutarde ou pas moutarde ?

Quand on déménage il y a toujours une foule de questions qui viennent en tête, surtout quand on ne sait pas ce qu’on va faire dans trois mois. Qui suis-je ? Quo vadis ? et que faire ? Aux côtés de ces problématiques existentielles, surgissent d’autres interrogations, qui peuvent sembler mineures, mais prennent finalement une importance grandissante et en disent long sur les angoisses de notre époque.
Il y a par exemple en ce moment une question qui me turlupine : est-ce que je dois racheter de la moutarde, sachant que je pars dans neuf jours ? Je me dis quand même que ça vaut pas forcément le coup, parce que, si j’y réfléchis bien, je n’en aurai pas nécessairement l’utilité. De la viande j’en mange peu donc a priori pas besoin de moutarde. Après je pourrais en avoir besoin pour faire de la sauce salade, mais en ce moment je suis plutôt salade de tomate, malgré la médiocrité des tomates du marché ou du supermarché, et en général je ne mets pas de moutarde avec les tomates. Cela étant, il m’arrive d’en mettre, histoire d’épaissir un peu la sauce et d’avoir un côté piquant que ne donne pas le vinaigre balsamique qui, s’il est acide, ne remplit tout de même pas le même rôle que la moutarde. Alors je peux me dire que, durant ces neuf jours, je ne mettrai pas de moutarde dans ma salade de tomate, ça semble jouable. Cependant, ce serait m’interdire de décider un soir, tout à coup, au débotté, de mettre de la moutarde dans la sauce parce que j’en ai envie, tout simplement ; ce serait, en somme, me fermer des portes. Certes, ça ne semble pas fondamental, mais est-ce qu’on ne commence pas comme ça, dans la vie, à se fermer de minuscules portes, et puis on prend l’habitude de se priver de certaines possibilités, et les portes que l’on ferme deviennent de plus en plus imposantes, de plus en plus lourdes, et finalement notre vie se réduit à une petite pièce sombre et humide, un cagibi, dans lequel l’on satisfait vaguement, par habitude, les besoins physiologiques de base ? Par conséquent il me semble que par principe, pour ne pas perdre mon statut de sujet agissant et autonome, je devrais acheter de la moutarde demain. Et puis si on y réfléchit bien, ce n’est pas non plus une prise de risque énorme: la moutarde ça se conserve facilement, même si on ne la met pas au frigo, et de toutes façons il me restera forcément un peu de nourriture, je n’aurai qu’à tout mettre dans un carton, sans pression, entre un paquet de pâtes et une boite de sardines, et tout devrait bien se passer. Ce sera un pot en verre, mais si je le cale bien, normalement il ne devrait pas y avoir d’accident, c’est quand même assez solide, et puis on fait pas du rodéo non plus sur l’A20, et ce serait étonnant que l’on ait un accident, que le carton soit projeté vers l’avant, que le pot en sorte, se brise, et que les débris de verre nous blessent. Ça me semble hautement improbable. Et puis vous savez quoi ? Au pire le pot de moutarde je le laisse aux voisins, je ne vais pas chipoter pour un euro soixante-quinze de moutarde bio, même si en ce moment c’est un peu difficile au niveau argent, je ne pense pas que c’est ça qui me mettra dans le rouge, bien qu’il faille se méfier des accumulations de petites dépenses comme ça, on fait pas attention mais ça monte assez vite. Là quand même vraiment ça va.
Bon ben je pense que je vais acheter de la moutarde demain, du coup. Ça ne me semble pas déraisonnable. Peut-être même que s’il y avait du steak haché bio en promotion, comme il y en a souvent au Carrefour, je pourrais me permettre une petite folie. Pourquoi pas ?
C’était chouette en tout cas de parler et de se sentir écouté, ça m’a permis de mettre mes idées au clair.

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